Pour être à peu près synchronisé avec mes collègues bloggeurs, c'est trois questions-réponses que je vous propose aujourd'hui.
Ca n'est pas complètement fini, il reste une petite remarque du Dr Monfrais-Pfauwadel, pour répondre à une interrogation qui revient souvent, sur l'absence totale de recherche en France.
Suivront ensuite, vraisemblablement, un petit bilan du Dr, et peut-être un petit mot (seulement sur mon blog) sur ce que moi j'ai pensé de cette série de questions/réponses qui a prolongé cette Journée Mondiale du Bégaiement 2009, que vous êtes nombreux à avoir suivi.
Question
Mon fils a commencé à bégayer en classe de seconde ; avant il parlait trop vite mais ce n'était pas vraiment un bégaiement (à part un court épisode vers 7 ans). L'orthophonie n'a pas donné de résultat, bien que la personne qui l'a suivi pendant 2 ans était spécialisée dans le bégaiement.
Quelqu'un m'a dit que si ce n'était pas depuis l'enfance c'était un problème psy. Mon fils qui a maintenant 20 ans a des traits de caractères Asperger. L'orthophoniste nous a dit qu'il ne voyait pas l'intérêt de communiquer d'où la difficulté à le soigner. Lui dit ne pas être gêné ("c'est vous qui l'êtes") mais je veux pas croire qu'il n'en souffre pas.
Nous habitons à Bussy st Georges (77) ; connaissez-vous des praticiens qui pourraient l'aider ?
Est-ce que la sophrologie est un moyen ?
Merci pour votre réponse.
Réponse
Madame : vous décrivez là une résurgence d’un bégaiement développemental. Un court épisode dans l’enfance, puis une période de latence – et une flambée à l’adolescence, à un âge où l’identité se constitue.
J’ai déjà un peu répondu à cela – mais un problème particulier se pose ici : celui du déni par la personne qui en «souffre» de son propre problème – ce qui est un des mécanismes que le Moi utilise pour se protéger. Ceci au prix d’une limitation de l’Etre, limitation que vous constatez vous même chez votre fils.
Il est très probable qu’il en souffre ; il est tout aussi probable que ce déni est le moyen de ne pas savoir qu’il en souffre, puisque l’affect douloureux n’a pas d’existence. C’est comme une anesthésie intérieure.
Cette démarche (totalement inconsciente- il n’y a pas de calcul dans cette histoire) a un coût : celui de la relation à autrui qui est gravement altérée, d’où le comportement perçu comme autistique.
Il est bien difficile d’intervenir quand il n’y a pas de demande. D’intervenir en tant que parent, d’intervenir en tant que thérapeute.
On est là, les bras remplis, débordants de tous ces cadeaux que l’on voudrait faire à l’autre, du «bien» qu’on peut lui faire…et il n’en veut pas.
C’est un vrai crève-cœur.
Mais toute démarche thérapeutique nécessite l’adhésion pleine et entière du sujet.
Je dis qu’on ne peut pas donner une rééducation à la petite cuillère, comme un petit pot pour bébés.
Difficile liberté que cette liberté de l’autre. Comme elle nous en coûte.
C’est cela le plus dur : avoir cette vigilance patiente et aimante, lui laisser ses choix, y compris celui de ne pas en faire.
On pourrait aider votre fils, mais c’est à lui à en faire la demande. Et ce serait le premier pas de sa thérapie : accepter le problème, lui donner un nom, une forme – en faire un questionnement.
Laissez lui la place pour advenir. Il est dans son « temps » - qui n’est pas le vôtre, et il est dans ses choix, qui pour le moment sont de ne pas en faire.
Le "temps" venu, il y aura ici toujours quelqu’un pour lui répondre.
Question
Mon père bégaie depuis "toujours", et il en souffre énormément. Chez nous, c'est un tabou (peut-être le seul d'ailleurs), et je peux dire que nous partageons cette souffrance avec mon père. J'aimerais savoir s'il est possible, en admettant qu'il soit d'accord, d'améliorer la situation à son âge (la cinquantaine). Merci beaucoup.
Réponse
Il est toujours possible, Madame, d’aider l’autre, quelque soit son âge, dans le domaine du bégaiement comme dans celui de l’acceptation de soi…et j’ai eu plusieurs patients âgés de la cinquantaine qui ont tiré grand profit de leur thérapie.
Mais vous savez bien que ce n’est pas là le problème.
Et vous ne pouvez qu’à peine le nommer car «il a dit la vérité, il sera exécuté» (chanson de Guy Béart).
Comme on souffre du non dit, et comme les enfants ont les dents agacées par les raisins verts mangés par leurs parents- et en l’occurrence leurs grands parents.
Quel danger nommer son problème ferait courir à votre père ? Lui seul en a une idée qu’il souhaite manifestement laisser la plus vague possible.
Hélas, on souffre plus du non-dit que du bégaiement..mais il ne le sait pas.
Comme dans la réponse précédente, il n’y a rien concrètement que vous puissiez faire..sauf lui offrir «Imparfaits, libres et heureux» de Christophe André..et l’assurer de votre affection inconditionnelle (c’est à dire sans condition d’une perfection qui n’existe pas).
Tous les matins, depuis trente ans, je me réveille en me demandant ce que mes patients vont inventer pour se compliquer l’existence – je ne suis jamais déçue.
Nous avons une inépuisable capacité innée à nous créer notre propre malheur.
Question
Bonjour, je suis la mère de P. qui a 10 ans et qui bégaie depuis toujours. Le bégaiement c’est un “héritage” de famille sur ligne maternelle, mais ils ont réussi à s’en débarrasser.
La manière de bégayer de mon unique fils a évolué chaque an, au début il répétait seulement les syllabes, maintenant depuis 2-3 ans il bloque pratiquement sur les mots, il besoin de petits sursauts pour lancer la phrase. Les collègues se moquent de lui, il est très fermé sur lui-même, il ne communique pas s’il y a un problème, seulement pour éviter de parler. Bon, parce que en Roumanie je ne suis pas sure qu’il existe de bons logopèdes j’ai décidé de ne pas le faire travailler avec personne. Maintenant je suis décidée de lui acheter un bon appareil auditif qui pourrait réduire le bégaiement. J’ai remarqué a l’occasion que je lui ai mis des trucs dans ses oreilles pour ne pas entendre du bruit qu’il ne bégaie plus. Qu’est que vous en pensez, le quel serait le meilleur et d’où l’acheter.
Ça pourrait “apporter la guérison” pour toujours, et même renoncer a un certain moment à cet appareil sans bégayer plus? Merci pour la réponse.
Réponse
Madame :
La boucle de retour à l’oreille est endommagée dans le bégaiement, et les appareils «DAF» - qui allongent le temps de retour à l’oreille font que les bégayages cessent…dans l’instant, mais pas plus tard que cet instant.
Cela fait donc partie des «trucs» à pas bégayer, mais cela ne rend pas non-bègue.
Comme toujours quelques petits futés y ont vu une occasion et de guérir l’humanité bègue et d’améliorer leurs revenus.
C’est une tromperie – et les appareils électroniques sont une plus grande tromperie encore, car rien ne justifie un prix pareil, si ce n’est la crédulité de ceux qui achètent. Gardez vos sous.
Et ne mettez pas des bouchons dans les oreilles de votre fils : peut être qu’il ne bégaye plus alors..mais il n’est plus dans la communication. C’est quand même violent !
De plus, en lui montrant autant votre déplaisir à l’entendre bégayer, vous aggravez son malaise. Il sent que quelque chose vous déplait et il va s’en croire coupable, alors qu’il n’en fait pas exprès. La peur entretient le bégaiement.
Valorisez le, donnez lui confiance en lui – pour ce qu’il fait de bien, et non en fonction de sa parole !
Je comprends bien qu’il est difficile de vous donner des conseils alors que vous êtes dans un pays où le système de santé est inexistant….
Allez lire les conseils pour les parents sur le site begaiement.org – posez des questions…
Les autres personnes de la famille ont vécu ce que vivent 75% des enfants bègues : leur bégaiement s’est estompé avec l’âge. On ne s’en débarrasse pas . On s’en sort en grandissant dans ces cas.
Aidez votre fils à grandir en s’affirmant – c’est le plus que vous pourrez faire pour lui, et c’est énorme déjà.